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04.04.2007
Cendrillon, version mille et une nuits...
Pour les amoureux des histoires à la Cendrillon, en voici la version « arabisée », quelque peu inspirée par les mille et une histoires de Schéhérazade pour son « amoureux » de roi : Il était une fois un roi heureux qui régnait sur un royaume heureux. Rien ne lui manquait si ce n’est qu’un prince héritier tant attendu, un fils pour le succéder et perpétuer sa lignée. Le roi et sa femme, qui avaient peur de mourir avant l’accomplissement d’un tel vœu, ne faisaient que prier, jour et nuit, faisaient des aumônes, consultaient les plus illustres des médecins, sollicitaient tous les marabouts du pays… mais en vain. La reine, ne tombait pas enceinte... Jusqu’au jour où un miracle s’opéra enfin. Et voilà qu’elle mit au monde un très bel enfant en bonne santé.
Les années ont passé, l’enfant grandissait avec toutes les qualités attendues chez un prince : beau, intelligent, courageux, téméraire… Il était de surcroît aimé et estimé par tous ses sujets, autant pour sa bonté et sa générosité que pour sa bravoure et son intelligence. Lorsqu'il fut en âge de prendre une femme, le roi demanda la main d’une princesse, fille d’un roi voisin. Le mariage devant être célébré à la fin de l'été, juste après les moissons, tout le pays s'activait pour préparer des noces à la hauteur.
Un jour, une semaine avant le mariage royale, le prince se promenait dans les champs lorsqu’il vit une jeune fille qui
avançait en titubant une cruche sur la tête. Elle fit encore quelques pas puis s'écroula en voyant le prince. La cruche, en tombant, se cassa en plusieurs morceaux et l'eau se répandit sur le sol. Le prince se précipita et quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il découvrit une éblouissante jeune fille aux longs cheveux d'un noir d'ébène et ondulants. Toute la beauté et toute la grâce étaient gravées sur ses traits et sa silhouette qu’il ne pouvait pas dévier ses regards sur ses modestes habits.
Alors, émerveillé, le prince la contempla longtemps. Troublée par le beau prince elle aussi, la jeune femme se précipita sur sa cruche cassée, ramassa les morceaux et partit sur-le-champ en laissant le prince sous le choc de sa beauté. Lorsqu’il se secoua, comme s'il sortait d'un rêve, c’était déjà trop tard. La jolie avait déjà disparu. Seule l’oreillette de la cruche scintillait sous les rayons du soleil, comme les traces d’une vague illusion…
Toute la journée, le prince fut obsédé par la vision de la jeune fille, et le soir il ne put fermer l’œil tant cette beauté hantait son esprit. Cet état de choc dura plusieurs jours, au point que le jeune homme en perdit le goût du sommeil et ne mangeait plus. Très affaibli, il finit par annoncer qu’il ne voulait plus se marier avec la princesse qui lui était destinée. Au bout de quelques temps, le prince tomba gravement malade, ne trouvant aucune solution à son problème. Affolés, ses parents firent venir tous les médecins du pays, mais aucun ne put déceler la nature de cette mystérieuse maladie.
- De quoi souffres-tu mon cher petit ? Lui demanda la reine.
- Le mal dont je suis atteint est lié à cette oreillette de cruche. Nul ne peut me guérir, à moins que vous me trouviez la propriétaire, répondit le prince entre deux souffles.
Tous les soldats du royaume se mirent au travail à la recherche de la cruche correspondante à l’oreillette. Coin par coin, et maison après maison, aucune trace de la cruche cassée. Tout le monde allait abandonner jusqu’au moment où on trouva une maison abandonnée au bord de la palmeraie et dont le toit semblait presque s’écrouler. Lorsque les soldats y sont entrés, on découvrit une vieille dame malade et à ses cotés sa fille, une très belle jeune fille aux habits déchirés. Au pied du lit, on voyait une cruche cassée et recollée dont il manquait une oreillette. Et voilà que les soldats du roi ont mis la main sur la « malheureuse » propriétaire de la cruche.
Alertée, la reine ordonna de ne pas informer son fils, le prince malade. Le lendemain, très tôt et sans rien dire à personne, elle se déguisa et partit vers la maison de la palmeraie. En voyant la maison si vétuste, elle frissonna, se cacha derrière un arbre et attendit. Un moment après, une jeune fille belle comme le jour apparut sur le seuil. «Ah! Je comprends mieux pourquoi mon fils est si malade, dit-elle. Mais une telle union est impossible. Il faut qu'elle et ses parents quittent le pays; alors l'envoûtement quittera le corps de mon fils.». Toujours déguisée, elle se présenta à la jeune fille et sa vieille mère et leur dit: «La reine, ma maîtresse, m'envoie pour vous dire que vous êtes responsables de la maladie de son fils. Elle vous ordonne de quitter le pays immédiatement, à moins que votre fille ne tisse une étoffe de soie si légère et si belle qu'elle n'aura pas son pareil dans tout le royaume. Mais si l'étoffe n'est pas prête dans les deux jours qui viennent, alors vous serez obligées de partir ». La reine déguisée les quitta aussitôt en les laissant désemparées.
Après avoir endormi sa mère, la jeune fille vint se réfugier sous le mûrier de son jardin. Elle se mit à pleurer à chaudes larmes. «Mon Dieu, mon Dieu comment vais-je faire pour m'en sortir ? Ma mère est gravement malade et je ne peux pas lui causer un tel exil, elle en mourra ».
Alors, le mûrier eut pitié d'elle. Il secoua ses branches très fortement afin de réveiller tous les vers à soie qui s'y trouvaient et leur tint ces propos: «Sans cette fille, je n’aurais jamais grandi, et vous, vous n’auriez jamais eu à manger. Elle m’arrosait tous les jours. Je veux que vous vous mettiez tous à l'ouvrage et que vous tissiez très vite la plus belle étoffe que je n’aie jamais vue. Sinon, je dessécherai toutes mes feuilles et vous n'aurez plus rien à manger». Les vers, apeurés, commencèrent à tisser de plus belle afin de fabriquer la plus jolie et la plus arachnéenne étoffe qui pût exister. Ils travaillèrent tant et si bien qu'au bout de deux jours, la toile fût finie. Lorsque la reine, toujours déguisée, la vit, elle blêmit et dit: «Tout ceci est fort bien mais ma maîtresse désire cette fois que vous récupériez le collier de perles qu'elle portait et qui s'est rompu l'an dernier dans le bassin du palais ».
Cette fois-ci, la jeune fille se dit qu'il lui était impossible de surmonter une telle épreuve et commença à préparer sa mère à contre-cœur. L'esprit ailleurs, elle se promena dans le jardin en attendant le matin. Alors, du pied et sans le vouloir, elle foula une fourmilière. Sentant alors quelques fourmis sur sa jambe, elle s'agenouilla pour réparer les dégâts. Tout en s'excusant, elle leur fit part des raisons de son chagrin. La reine des fourmis ordonna alors à ses ouvrières de restituer les perles qui se trouvaient au fond de la fourmilière.
Les perles retrouvées, et n’ayant plus aucune excuse, la reine accepta que son fils épouse l'humble fille. Les noces prévues pour la princesse furent célébrées en grandes pompes en l'honneur de la pauvre. Et le prince, guéri et heureux, vécut très longtemps avec elle. Ils eurent de nombreux petits princes et princesses…
Fin.
23:50 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, culture, actu, france, moyen-orient, amour, cendrillon
01.04.2007
L'auto-stoppeuse
Elle doit avoir remarqué que je transpire, elle est assise à droite derrière moi et elle peut donc très bien me voir. Je devrais peut-être lui dire quelque chose, la rassurer. Maintenant, elle a probablement peur, elle aura remarqué que quelque chose ne va pas, que j'ai le front trempé et les mains qui tremblent.
Je descends lentement, sur la voie de gauche. Une Jeep me serre à l'arrière et me fait des appels de phares nerveux. Mes mains semblent pétrifiées et je n'arrive pas à me ranger à droite. La Jeep me dépasse par la droite en klaxonnant, et je suis sûr que si j'avais tourné la tête à droite, j'aurais vu les insultes sur les lèvres du conducteur. Il faut que je me calme, que je respire profondément et que j'arrive à terminer entier ce trajet d'une heure.
Je ne comprends pas ce qui m'est arrivé. En général, je suis en pleine forme quand je pars seul de Jérusalem à Tel-Aviv. J'aime prononcer la phrase :
"J'ai un rendez-vous de travail important à Tel-Aviv." Quand j'ai ce déplacement à faire, je m'assure que toutes mes connaissances soient au courant, je peux bavarder avec ma mère, qui n'appelle que pour prendre des nouvelles de nous, et lui glisser ; "Bon, demain, je vais à Tel-Aviv, j'ai une réunion de travail." Quelque part, ces rares déplacements à Tel-Aviv me donnent le sentiment que j'ai une carrière.
Un voyage à Tel-Aviv est un rituel. Je porte toujours les mêmes vêtements, un pantalon noir et une chemise bleue à carreaux achetée spécialement chez Ralph Lauren. Les voyages en voiture du matin à Tel-Aviv ne m'énervent pas.
Je suis aussi calme que possible, les infos sur la circulation, que reçois en général à chaque fois que suis à Shaar haGaï [environ à la moitié du trajet, ndt] qui parlent "d'encombrements depuis Ben Gourion en passant pas Kibboutz haGalouyot" [intersections rituellement encombrées le matin, ndt] ne m'effraient pas. Je les aime, ces bouchons, j'aime me sentir une fois par mois faire partie de cette vague de gens qui travaillent et qui tentent d'atteindre la grande ville. J'aime regarder le modèle de leur voiture, essayer de deviner ce qu'ils font, combien ils gagnent, combien ils ont d'enfants. Et, par-dessus tour, j'aime penser qu'eux aussi, comme moi, essaient de deviner combien je gagne par mois et où je travaille.
Dans ces bouchons, je suis déguisé en quelqu'un d'autre, quelqu'un à la tête d'une équipe de développeurs, mais différent, spécial. Sur la route de Tel-Aviv, je mets toujours le lecteur de CD, en général des groupes des années 80. J'ouvre toujours la fenêtre, même les jours les plus froids, et j'imagine que cette musique inhabituelle à moi arrive aux oreilles des conducteurs autour de moi, qu'ils l'apprécient sans pouvoir l'identifier, qu'ils essaient de deviner ce que c'est et qu'ils admirent ce chef d'une équipe de développeurs à chemise bleue qui aurait pu être musicien mais qui a choisi le hi-tech.
Je ne comprends pas ce qui m'est arrivé ce matin. Alors que je venais d'émerger du bouchon à la sortie de Jérusalem, alors que tout allait commencer, sans y penser, alors que je ne suis pas quelqu'un de particulièrement gentil, je me retrouve braquer soudain à droite, freiner brutalement et m'arrêter pour une jeune auto-stoppeuse qui tendait le bras à la sortie de la ville. C'est peut-être mon CD des Velvet Underground que j'étais sûr d'avoir perdu et que j'avais retrouvé sous le siège qui m'avait ramené au temps du lycée, je ne sais pas. Cheveux longs et bouclés, des habits à fleurs, c'est tout ce que j'ai remarqué. Je n'ai même pas regardé son visage. "Tel-Aviv?", demanda-t-elle, j'ai fait oui de la tête, les yeux baissés.
Maintenant, elle est assise à l'arrière, probablement morte de peur. Et je sens les gouttes de sueur couler sur ma chemise bleue. Je vais peut-être lui dire quelque chose, pour la rassurer. Mais que puis-je lui dire? "Ecoutez, je suis un type bien, je ne vais pas vous kidnapper", cela ne ferait que l'effrayer encore davantage. Elle n'a pas dit un mot depuis qu'elle est entrée dans la voiture, et moi non plus. J'aurais dû lui dire ce que j'étais avant qu'elle ne soit entrée, alors, c'est elle qui aurait choisi.
Maintenant, il est trop tard.
J'essaie de me convaincre : j'ai l'air normal, un type avec une famille, sur le siège à côté de moi il y a un siège pour enfant, et un autre derrière moi, pour ma fille. Alors, pourquoi ne parle-t-elle pas? Pourquoi ne desserre-t-elle pas les dents? Je regarde dans le rétroviseur, mais je ne vais pas me retourner pour vérifier l'expression qu'elle a, cela ne ferait qu'augmenter son angoisse, et peut-être que si je me retournais comme cela, cela me vaudrait le jet d'un produit comme en ont les auto-stoppeuses dans leur sac pour se défendre. Je serais aveuglé un instant, je perdrais le contrôle et je me retrouverais versé dans le wadi, et dans le meilleur des cas, on écrirait que je suis un pervers. Je ne vais pas me retourner, je vais me concentrer sur ma conduite. Peut-être même ne sait-elle rien?
Peut-être lit-elle un livre, là derrière, et c'est pour cela qu'elle se tient si tranquille, ou peut-être s'est-elle endormie, après tout, il est tôt pour une jeune fille. Si seulement elle pouvait dire quelque chose, juste quelque chose comme "qu'est-ce qu'il fait chaud !", ou bien "je peux fumer?". Mais rien. Je suis pratiquement sûr que maintenant, elle a trouvé un dessin, une lettre ou une histoire que ma fille aura laissés là. Elle laisse toujours des trucs. Je lui redirai plus tard, combien de fois lui ai-je dit de ne rien laisser dans la voiture, mais elle est têtue.
La fille à l'arrière a probablement remarqué. Je l'entends tapoter sur les touches de son portable. Elle a probablement peur d'appeler et elle préfère envoyer un SMS ou, pour être plus précis, un SOS. Comment me suis-je fourré là-dedans, bon Dieu, d'où est-ce que ça m'est venu? Il doit déjà y avoir des voitures de police en route. Je vais conduire lentement et surveiller la route pour pouvoir m'arrêter immédiatement si nécessaire, parce que ces types-là aiment bien tirer. Si je m'arrête, je ne ferai aucun mouvement suspect, je laisserai mes mains sur le guidon, je freinerai fort, ils pourraient toujours dire que j'ai essayé de m'enfuir.
Dans le bouchon en approchant de Tel-Aviv, je me sens un peu mieux. Nous sommes entourés d'autres voitures, nous roulons lentement, si elle avait eu peur, elle aurait pu crier, ou même ouvrir la portière et se sauver.
"Vous êtes pour la paix (shalom"? Je m'immobilisai presque en entendant sa voix de l'arrière.
"Bien sûr, très très. Je suis contre la violence sous toutes ses formes, je condamne tous les genres de belligérance, je pense que nous devons vivre..."
J'entends un petit rire et je me retourne vers elle. C'est seulement maintenant que je la vois, souriante, avec des fossettes. "Hé, relax, chéri", rit-elle, "je demandais simplement si vous passiez par Shalom"
(l'une des sorties du périphérique de Tel-Aviv)..."
Nouvelle écrite par Sayed Kashua.
Trad. Gérard pour La Paix Maintenant
Sayed Kashua fait partie de la jeune génération des romanciers arabes israéliens. Il est journaliste et écrit en hébreu. Derniers livres publiés en français : "Les Arabes dansent aussi"(éditions Belfond) et "Et il y eut un matin" (éditions de l'Olivier, février 2006).
23:55 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : israel, liban, palestine, moyen-orient, écriture, culture, france


