07.03.2008

Chaires Euroarabes

Dans le cadre de son 2ème Programme Annuel des Chaires Euroarabes, la fondation Euroarabe lance un concours international ouvert aux journalistes et intellectuels arabes. Lire la suite...

24.02.2008

Concours d'écriture : Une mer des mots

C'est dans le cadre de la campagne 1001 Actions pour le dialogue interculturel que la Fondation Anna Lindh et son réseau espagnol convoquent un concours international de contes et récits qui s’adressent aux jeunes des 37 pays de l’espace euro-méditerranéen. Lire les détails...

13.11.2007

LITTÉRATURE UNIVERSELLE EN BD

C’est au siège de l’UNESCO à Paris qu'ont été présentés, à l’initiative du Liban, les cinq premiers titres d’une collection de romans de la littérature universelle en bandes dessinées… Présentation et vidéo… 

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04.04.2007

Cendrillon, version mille et une nuits...

Pour les amoureux des histoires à la Cendrillon, en voici la version « arabisée », quelque peu inspirée par les mille et une histoires de Schéhérazade pour son « amoureux » de roi :

Il était une fois un roi heureux qui régnait sur un royaume heureux. Rien ne lui manquait si ce n’est qu’un prince héritier tant attendu, un fils pour le succéder et perpétuer sa lignée. Le roi et sa femme, qui avaient peur de mourir avant l’accomplissement d’un tel vœu, ne faisaient que prier, jour et nuit, faisaient des aumônes, consultaient les plus illustres des médecins, sollicitaient tous les marabouts du pays… mais en vain. La reine, ne tombait pas enceinte... Jusqu’au jour où un miracle s’opéra enfin. Et voilà qu’elle mit au monde un très bel enfant en bonne santé.

Les années ont passé, l’enfant grandissait avec toutes les qualités attendues chez un prince : beau, intelligent, courageux, téméraire… Il était de surcroît aimé et estimé par tous ses sujets, autant pour sa bonté et sa générosité que pour sa bravoure et son intelligence. Lorsqu'il fut en âge de prendre une femme, le roi demanda la main d’une princesse, fille d’un roi voisin. Le mariage devant être célébré à la fin de l'été, juste après les moissons, tout le pays s'activait pour préparer des noces à la hauteur.

Un jour, une semaine avant le mariage royale, le prince se promenait dans les champs lorsqu’il vit une jeune fille qui avançait en titubant une cruche sur la tête. Elle fit encore quelques pas puis s'écroula en voyant le prince. La cruche, en tombant, se cassa en plusieurs morceaux et l'eau se répandit sur le sol. Le prince se précipita et quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il découvrit une éblouissante jeune fille aux longs cheveux d'un noir d'ébène et ondulants. Toute la beauté et toute la grâce étaient gravées sur ses traits et sa silhouette qu’il ne pouvait pas dévier ses regards sur ses modestes habits.

Alors, émerveillé, le prince la contempla longtemps. Troublée par le beau prince elle aussi, la jeune femme se précipita sur sa cruche cassée, ramassa les morceaux et partit sur-le-champ en laissant le prince sous le choc de sa beauté. Lorsqu’il se secoua, comme s'il sortait d'un rêve, c’était déjà trop tard. La jolie avait déjà disparu. Seule l’oreillette de la cruche scintillait sous les rayons du soleil, comme les traces d’une vague illusion…

Toute la journée, le prince fut obsédé par la vision de la jeune fille, et le soir il ne put fermer l’œil tant cette beauté hantait son esprit. Cet état de choc dura plusieurs jours, au point que le jeune homme en perdit le goût du sommeil et ne mangeait plus. Très affaibli, il finit par annoncer qu’il ne voulait plus se marier avec la princesse qui lui était destinée. Au bout de quelques temps, le prince tomba gravement malade, ne trouvant aucune solution à son problème. Affolés, ses parents firent venir tous les médecins du pays, mais aucun ne put déceler la nature de cette mystérieuse maladie.

- De quoi souffres-tu mon cher petit ? Lui demanda la reine.

- Le mal dont je suis atteint est lié à cette oreillette de cruche. Nul ne peut me guérir, à moins que vous me trouviez la propriétaire, répondit le prince entre deux souffles.

Tous les soldats du royaume se mirent au travail à la recherche de la cruche correspondante à l’oreillette. Coin par coin, et maison après maison, aucune trace de la cruche cassée. Tout le monde allait abandonner jusqu’au moment où on trouva une maison abandonnée au bord de la palmeraie et dont le toit semblait presque s’écrouler. Lorsque les soldats y sont entrés, on découvrit une vieille dame malade et à ses cotés sa fille, une très belle jeune fille aux habits déchirés. Au pied du lit, on voyait une cruche cassée et recollée dont il manquait une oreillette. Et voilà que les soldats du roi ont mis la main sur la « malheureuse » propriétaire de la cruche.

Alertée, la reine ordonna de ne pas informer son fils, le prince malade. Le lendemain, très tôt et sans rien dire à personne, elle se déguisa et partit vers la maison de la palmeraie. En voyant la maison si vétuste, elle frissonna, se cacha derrière un arbre et attendit. Un moment après, une jeune fille belle comme le jour apparut sur le seuil. «Ah! Je comprends mieux pourquoi mon fils est si malade, dit-elle. Mais une telle union est impossible. Il faut qu'elle et ses parents quittent le pays; alors l'envoûtement quittera le corps de mon fils.». Toujours déguisée, elle se présenta à la jeune fille et sa vieille mère et leur dit: «La reine, ma maîtresse, m'envoie pour vous dire que vous êtes responsables de la maladie de son fils. Elle vous ordonne de quitter le pays immédiatement, à moins que votre fille ne tisse une étoffe de soie si légère et si belle qu'elle n'aura pas son pareil dans tout le royaume. Mais si l'étoffe n'est pas prête dans les deux jours qui viennent, alors vous serez obligées de partir ». La reine déguisée les quitta aussitôt en les laissant désemparées.

Après avoir endormi sa mère, la jeune fille vint se réfugier sous le mûrier de son jardin. Elle se mit à pleurer à chaudes larmes. «Mon Dieu, mon Dieu comment vais-je faire pour m'en sortir ? Ma mère est gravement malade et je ne peux pas lui causer un tel exil, elle en mourra ».

Alors, le mûrier eut pitié d'elle. Il secoua ses branches très fortement afin de réveiller tous les vers à soie qui s'y trouvaient et leur tint ces propos: «Sans cette fille, je n’aurais jamais grandi, et vous, vous n’auriez jamais eu à manger. Elle m’arrosait tous les jours. Je veux que vous vous mettiez tous à l'ouvrage et que vous tissiez très vite la plus belle étoffe que je n’aie jamais vue. Sinon, je dessécherai toutes mes feuilles et vous n'aurez plus rien à manger». Les vers, apeurés, commencèrent à tisser de plus belle afin de fabriquer la plus jolie et la plus arachnéenne étoffe qui pût exister. Ils travaillèrent tant et si bien qu'au bout de deux jours, la toile fût finie. Lorsque la reine, toujours déguisée, la vit, elle blêmit et dit: «Tout ceci est fort bien mais ma maîtresse désire cette fois que vous récupériez le collier de perles qu'elle portait et qui s'est rompu l'an dernier dans le bassin du palais ».

Cette fois-ci, la jeune fille se dit qu'il lui était impossible de surmonter une telle épreuve et commença à préparer sa mère à contre-cœur. L'esprit ailleurs, elle se promena dans le jardin en attendant le matin. Alors, du pied et sans le vouloir, elle foula une fourmilière. Sentant alors quelques fourmis sur sa jambe, elle s'agenouilla pour réparer les dégâts. Tout en s'excusant, elle leur fit part des raisons de son chagrin. La reine des fourmis ordonna alors à ses ouvrières de restituer les perles qui se trouvaient au fond de la fourmilière.

Les perles retrouvées, et n’ayant plus aucune excuse, la reine accepta que son fils épouse l'humble fille. Les noces prévues pour la princesse furent célébrées en grandes pompes en l'honneur de la pauvre. Et le prince, guéri et heureux, vécut très longtemps avec elle. Ils eurent de nombreux petits princes et princesses…

Fin.

01.04.2007

L'auto-stoppeuse

"Dans la montée depuis Beit Zait vers Mevasseret Tzion, mes mains transpiraient tellement qu'elles commençaient à glisser sur le volant. Je conduis lentement, je vais en finir avec la montée, puis avec la descente vers Abou Gosh, et je vais pouvoir me permettre de conduire d'une main et me sécher le visage au vent de l'air chaud.


Elle doit avoir remarqué que je transpire, elle est assise à droite derrière moi et elle peut donc très bien me voir. Je devrais peut-être lui dire quelque chose, la rassurer. Maintenant, elle a probablement peur, elle aura remarqué que quelque chose ne va pas, que j'ai le front trempé et les mains qui tremblent.

Je descends lentement, sur la voie de gauche. Une Jeep me serre à l'arrière et me fait des appels de phares nerveux. Mes mains semblent pétrifiées et je n'arrive pas à me ranger à droite. La Jeep me dépasse par la droite en klaxonnant, et je suis sûr que si j'avais tourné la tête à droite, j'aurais vu les insultes sur les lèvres du conducteur. Il faut que je me calme, que je respire profondément et que j'arrive à terminer entier ce trajet d'une heure.

Je ne comprends pas ce qui m'est arrivé. En général, je suis en pleine forme quand je pars seul de Jérusalem à Tel-Aviv. J'aime prononcer la phrase :
"J'ai un rendez-vous de travail important à Tel-Aviv." Quand j'ai ce déplacement à faire, je m'assure que toutes mes connaissances soient au courant, je peux bavarder avec ma mère, qui n'appelle que pour prendre des nouvelles de nous, et lui glisser ; "Bon, demain, je vais à Tel-Aviv, j'ai une réunion de travail." Quelque part, ces rares déplacements à Tel-Aviv me donnent le sentiment que j'ai une carrière.

Un voyage à Tel-Aviv est un rituel. Je porte toujours les mêmes vêtements, un pantalon noir et une chemise bleue à carreaux achetée spécialement chez Ralph Lauren. Les voyages en voiture du matin à Tel-Aviv ne m'énervent pas.
Je suis aussi calme que possible, les infos sur la circulation, que reçois en général à chaque fois que suis à Shaar haGaï [environ à la moitié du trajet, ndt] qui parlent "d'encombrements depuis Ben Gourion en passant pas Kibboutz haGalouyot" [intersections rituellement encombrées le matin, ndt] ne m'effraient pas. Je les aime, ces bouchons, j'aime me sentir une fois par mois faire partie de cette vague de gens qui travaillent et qui tentent d'atteindre la grande ville. J'aime regarder le modèle de leur voiture, essayer de deviner ce qu'ils font, combien ils gagnent, combien ils ont d'enfants. Et, par-dessus tour, j'aime penser qu'eux aussi, comme moi, essaient de deviner combien je gagne par mois et où je travaille.

Dans ces bouchons, je suis déguisé en quelqu'un d'autre, quelqu'un à la tête d'une équipe de développeurs, mais différent, spécial. Sur la route de Tel-Aviv, je mets toujours le lecteur de CD, en général des groupes des années 80. J'ouvre toujours la fenêtre, même les jours les plus froids, et j'imagine que cette musique inhabituelle à moi arrive aux oreilles des conducteurs autour de moi, qu'ils l'apprécient sans pouvoir l'identifier, qu'ils essaient de deviner ce que c'est et qu'ils admirent ce chef d'une équipe de développeurs à chemise bleue qui aurait pu être musicien mais qui a choisi le hi-tech.

Je ne comprends pas ce qui m'est arrivé ce matin. Alors que je venais d'émerger du bouchon à la sortie de Jérusalem, alors que tout allait commencer, sans y penser, alors que je ne suis pas quelqu'un de particulièrement gentil, je me retrouve braquer soudain à droite, freiner brutalement et m'arrêter pour une jeune auto-stoppeuse qui tendait le bras à la sortie de la ville. C'est peut-être mon CD des Velvet Underground que j'étais sûr d'avoir perdu et que j'avais retrouvé sous le siège qui m'avait ramené au temps du lycée, je ne sais pas. Cheveux longs et bouclés, des habits à fleurs, c'est tout ce que j'ai remarqué. Je n'ai même pas regardé son visage. "Tel-Aviv?", demanda-t-elle, j'ai fait oui de la tête, les yeux baissés.

Maintenant, elle est assise à l'arrière, probablement morte de peur. Et je sens les gouttes de sueur couler sur ma chemise bleue. Je vais peut-être lui dire quelque chose, pour la rassurer. Mais que puis-je lui dire? "Ecoutez, je suis un type bien, je ne vais pas vous kidnapper", cela ne ferait que l'effrayer encore davantage. Elle n'a pas dit un mot depuis qu'elle est entrée dans la voiture, et moi non plus. J'aurais dû lui dire ce que j'étais avant qu'elle ne soit entrée, alors, c'est elle qui aurait choisi.
Maintenant, il est trop tard.

J'essaie de me convaincre : j'ai l'air normal, un type avec une famille, sur le siège à côté de moi il y a un siège pour enfant, et un autre derrière moi, pour ma fille. Alors, pourquoi ne parle-t-elle pas? Pourquoi ne desserre-t-elle pas les dents? Je regarde dans le rétroviseur, mais je ne vais pas me retourner pour vérifier l'expression qu'elle a, cela ne ferait qu'augmenter son angoisse, et peut-être que si je me retournais comme cela, cela me vaudrait le jet d'un produit comme en ont les auto-stoppeuses dans leur sac pour se défendre. Je serais aveuglé un instant, je perdrais le contrôle et je me retrouverais versé dans le wadi, et dans le meilleur des cas, on écrirait que je suis un pervers. Je ne vais pas me retourner, je vais me concentrer sur ma conduite. Peut-être même ne sait-elle rien?
Peut-être lit-elle un livre, là derrière, et c'est pour cela qu'elle se tient si tranquille, ou peut-être s'est-elle endormie, après tout, il est tôt pour une jeune fille. Si seulement elle pouvait dire quelque chose, juste quelque chose comme "qu'est-ce qu'il fait chaud !", ou bien "je peux fumer?". Mais rien. Je suis pratiquement sûr que maintenant, elle a trouvé un dessin, une lettre ou une histoire que ma fille aura laissés là. Elle laisse toujours des trucs. Je lui redirai plus tard, combien de fois lui ai-je dit de ne rien laisser dans la voiture, mais elle est têtue.

La fille à l'arrière a probablement remarqué. Je l'entends tapoter sur les touches de son portable. Elle a probablement peur d'appeler et elle préfère envoyer un SMS ou, pour être plus précis, un SOS. Comment me suis-je fourré là-dedans, bon Dieu, d'où est-ce que ça m'est venu? Il doit déjà y avoir des voitures de police en route. Je vais conduire lentement et surveiller la route pour pouvoir m'arrêter immédiatement si nécessaire, parce que ces types-là aiment bien tirer. Si je m'arrête, je ne ferai aucun mouvement suspect, je laisserai mes mains sur le guidon, je freinerai fort, ils pourraient toujours dire que j'ai essayé de m'enfuir.

Dans le bouchon en approchant de Tel-Aviv, je me sens un peu mieux. Nous sommes entourés d'autres voitures, nous roulons lentement, si elle avait eu peur, elle aurait pu crier, ou même ouvrir la portière et se sauver.

"Vous êtes pour la paix (shalom"? Je m'immobilisai presque en entendant sa voix de l'arrière.

"Bien sûr, très très. Je suis contre la violence sous toutes ses formes, je condamne tous les genres de belligérance, je pense que nous devons vivre..."

J'entends un petit rire et je me retourne vers elle. C'est seulement maintenant que je la vois, souriante, avec des fossettes. "Hé, relax, chéri", rit-elle, "je demandais simplement si vous passiez par Shalom"
(l'une des sorties du périphérique de Tel-Aviv)
..."

Nouvelle écrite par Sayed Kashua.

Trad.  Gérard pour La Paix Maintenant

Sayed Kashua fait partie de la jeune génération des romanciers arabes israéliens. Il est journaliste et écrit en hébreu. Derniers livres publiés en français : "Les Arabes dansent aussi"(éditions Belfond) et "Et il y eut un matin" (éditions de l'Olivier, février 2006).

Lire aussi "L'implosion"...

31.03.2007

60 ans de conflit israélo-arabe, une histoire entre-croisée

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A l'heure où le pessimisme règne au Moyen-Orient, l'on reparle à nouveau de "négociations" secrètes entre syriens, israélien, saoudiens, libanais et autres… J'avoue que même si le terme "négociations secrètes" donne à la situation une allure de mystère plutôt austère, il y a néanmoins de quoi espérer, comme jadis à l'époque de Clinton et de Rabin.

Je l'avoue, le parallèle me plait et j'ai envie de le faire exprès avec un autre couple, celui de Bush et Sharon. Ceci dit, j'ai aussi envie de parler d'un autre couple ce soir, celui-ci est un peu moins habituel mais il est toujours porteur d'espoir, surtout en cette période sombre. C'est en tout cas ce que m'inspire la lecture du livre "60 ans de conflit israélo-arabe" écrit, face à face, par un duel arabo-israélien : Boutros Boutros-Ghali et Shimon Peres.

En réalité, s’il existe de nombreux ouvrages sur le conflit israélo-arabe, ce livre est une véritable nouveauté car c'est pour la première fois que deux acteurs actifs de cette histoire ont accepté de croiser leurs Mémoires ainsi que leurs Vérités. En fait, les deux protagonistes confrontent ici leurs visions des événements qui ont ponctué la région et qu’ils ont vécus de près, de la première guerre israélo-arabe, en 1948, à nos jours. Et attention, ils ont beau avoir un grand respect l’un pour l’autre, ils ne se font pas de cadeaux. Ils s’affrontent, chacun animé de la volonté de faire entendre son vécu et "sa souffrance" tout en acceptant d’écouter celles de l’autre. Et là pour moi, c'est une autre manière de dialoguer, nouvelle et constructive à mon sens, surtout devant les dérives extrémistes de deux côtés. C'’est avec une liberté de parole très étonnante qu’ils s’autorisent de vigoureuses critiques envers leur propre camp et nous offrent ainsi deux formidables perceptions arabe et israélienne vécues de l’intérieur.

En fait, ce conflit est souvent perçu, d’un côté comme de l’autre, comme un drame sinon un mélodrame opposant des oppresseurs à des opprimés ; des sauvages à des civilisés ; des colonisés à des colonisateurs, des destructeurs sanguinaires à des bâtisseurs d’États. Chaque partie se considérant dans son droit absolu, elle n’aura de cesse de nier la part de légitimité de son ennemi, et encore plus sa « vérité ». On ne s’en étonnera guère. Y a-t-il de la place pour la légitimité de l’Autre lorsqu’on s’est totalement engagé dans l’"épopée" de sa propre émancipation ? Ayant le sentiment de devoir bâtir son État dans une urgence d’autant plus pressante que son peuple était soumis, en Europe, à la persécution nazie, la communauté juive de Palestine pouvait-elle réellement prendre en compte la situation des Arabes ? Et les Palestiniens, tenaillés par le désir légitime de décolonisation, pouvaient-ils comprendre l’attachement à cette même terre de Juifs issus de pays colonisateurs ? Aux yeux de chacun, son bon droit sera pendant des décennies, sinon jusqu’à aujourd’hui, d’une évidence telle, que sa contestation apparaîtra comme scandaleuse. L’indignation se substituera à l’analyse et, comme dans un mélodrame, le monde se réduira à une guerre entre deux forces fondamentalement antagonistes ; à une opposition qui se résume aux souffrances infligées par l’Autre ; à l’affrontement de deux principes exclusifs. Ce sera eux ou nous. Et, afin de discréditer, de déshonorer, de disqualifier l’ennemi, on l’attaquera sur sa "moralité". Mais la vision sera plus "moralisante" que "morale", et la situation, "manichéenne". Adossée à une double obsession mémorielle, la tentation "totalitaire" sera difficilement évitable. Aucun compromis ne sera possible : avec le mal, on ne transige pas, on ne discute pas avec le "diable". Et l’on ne renonce jamais.

Mais ce conflit n’est pas un mélodrame. Il s’agit plutôt d’une tragédie, c’est-à-dire d’une histoire ambiguë où les protagonistes qui s’affrontent ont chacun leur part de légitimité, leur part de lumière comme leur part d’ombre, leur part de crimes comme leur part de noblesse.

Ces entretiens croisés tournent autour des grandes dates qui scandent l’histoire du Moyen-Orient : 1947, plan de partage de la Palestine ; 1948-1949, naissance d’Israël, avortement de l’État palestinien ; 1952, révolution des Officiers libres en Égypte ; 1956, crise de Suez ; 1967, guerre des Six Jours ; 1970, réveil de la conscience nationale palestinienne ; 1973, guerre d’Octobre ; 1977, voyage de Sadate à Jérusalem ; 1978, accords de Camp David ; 1981, assassinat de Sadate ; 1982, guerre du Liban ; 1987, déclenchement de l’Intifada ; 1993, accords d’Oslo ; 1994, assassinat de Yitzhak Rabin ; 2004, mort de Yasser Arafat, etc.

Pour autant, il ne s’agit pas d’un livre d’Histoire au sens traditionnel : les acteurs ne se prétendent pas "objectifs". Ce livre présente les perceptions arabe et israélienne vécues de l’intérieur ainsi que leurs évolutions respectives. Car si les faits sont connus, leur interprétation est affaire d’état d’esprit, de mentalité et de vécu. Et c’est précisément de la confrontation de ces états d’esprit qu’il est question dans ce livre.

21.10.2006

L'instrus

Lors d'une de mes dernières sorties, juste après le premier débat des présidentiables PS, c'était la journée internationale de la misère, j'ai fait une rencontre qui m'a beaucoup interpellée. Je n'avais pas le courage d'aller au bar du marché cette fois. J'avais alors opté pour un petit troquet à quelques pas de chez moi.

Je savais que c'était un bar où les habitués sont en majorité des africains, mais dès que j'y ai mis le pied, le contraste m'avais presque surpris. Le bar était dans un tel état de délabrement qu'on se croirait plutôt dans un refuge de sans papiers ou de SDF. La fumée de cigarettes remplissait l'endroit, tout comme les mégots parsemés sur le sol noirci. Rien ne prêtait, à première vue, à mon envie de discuter ce soir. Les clients se connaissaient trop pour lever leur regard à ma personne, l'intrus dans leur monde…

Et dire que c'était la journée de la misère ! Mon premier sentiment fût celui de la honte et non pas de la timidité. Me voilà dans ce lieu en cette journée dédiée à la pauvreté, celle de la soi-disant "mobilisation" contre la famine dans le monde. Je m'évade pendant que la patronne chinoise me verse ma première pression. Oui, on a bien fait de consacrer une journée à ce fléau qui ronge l'humanité, me dis-je tout bas comme pour rassurer ma conscience. Et alors ? Quoi de plus noble que s'arrêter pour réfléchir, une fois par an au moins, sur cette violation effarante des droits de l'homme qu'est la misère. Chercher à toucher nos cœurs d'égoïstes ainsi que nos consciences aveuglées. A ce moment-là, j'ai eu la pensé que les êtres humains sont à l'instar de l'eau, de la terre et la nature, des biens communs à tout le monde. Personne n'a le droit de les abîmer. N'est-ce pas ?

Je regarde autour de moi, pendant que je sirote ma bière toute fraîche. Je suis en train de refaire le monde, alors qu'autour de moi, je constate une véritable exclusion de ces hommes laissés à leur sort, sans travail ni domicile. Je suis frappé par la dévalorisation qui atteint ces êtres, jusqu'à leur enlever leur dignité et les maintenir dans un état de délabrement humain.

Je capte le regard d'un jeune black qui s'empresse de me demander une cigarette en faisant un signe à la main. Je réponds que je ne fume pas. Ça aussi, c'est un luxe dont j'ai presque honte. Il me demande si je suis marocain, avec un accent et difficulté de composer une phrase correcte en français. Je hoche la tête, en me forçant de sourire. Je me trouve hypocrite en souriant, et je ne sais pourquoi. Visiblement, il a envie de parler. Que demande-je de mieux ? Moi qui suis sorti dans l'espoir de "communiquer" avec quelqu'un…

Je peine de comprendre ce qu'il dit, et après m'avoir redit cinq fois, qu'il venait du Sénégal, il me demande ce que je fais dans la vie. Directement, alors que je ne le connaissais pas. Je ne sais quoi lui répondre. Je réfléchis quelques instants avant de lui dire : J'écris. Son sourire me laisse voir ses dent blanches dispersées d'une manière déforme. Je venais de lui raconter une plaisanterie, à voir sa réaction. Il me demande ce que j'écris. Des articles sur internet entre autres, opte-je pour simplifier. C'est quoi ? Me demande-t-il. Assurément, il n'a jamais entendu parler d'Internet, on est en 2006. Quelle injustice ! Il me regarde en attendant une réponse. Je change de stratégie pour me faire comprendre. J'écris des histoires ! J'aurais dû lui dire que j'étais comptable, ouvrier ou vendeur. Pourquoi m'embarquer dans ce chemin périlleux ! Un silence s'ensuite, pendant que mon voisin s'ironisait sur ma réponse amusante. Je me sens obligé, presque, de lui renvoyer la question. Et toi ? A nouveau le sourire, timide mais franc. Moi, je sais tout faire pour gagner de l'argent, me dit avec fierté. Je regarde ses mains et j'imagine qu'il est ouvrier dans des chantiers, travailleur au noir peut-être ! Je ne sais pas écrire, me dit-il avec un fond de regret. Si je savais que c'était un métier et que ça pouvait rapporter de l'argent, je l'aurais appris plutôt ! Tente-il de me dire avec son accent, mais j'ai tout compris. Je suis abasourdi de sa jolie phrase. J'ai encore plus honte, planté dans son territoire. Effectivement, j'aurais dû dire les choses autrement. Sa dernière phrase m'a bouleversé. De nos jours, la misère la plus injuste après la famine c'est de ne pas savoir écrire. C'est plutôt un crime. Peu importe les raisons qui l'ont amené à traverser la méditerranée pour venir en France, et peu importe son statut, voilà le drame de ce jeune : se trouver analphabète, dans une civilisation bâtie sur des chiffres et des lettres. Autant dire imputé !

25.09.2006

Ramadan, sexe et autres péchés capitaux

Hier, comme presque tous les dimanches, je suis allé faire un tour au marché. Et comme à chaque fois, ou presque, je commence mon rituel par prendre un café au "Bar du Marché". Je savais instinctivement que j'allais tomber sur Mustafa, un syrien de Damas venu en France pour faire ses études universitaires.

Je ne sais pas si c'est mon absence prolongé, mais dès mon entrée dans le café, j'ai remarqué un quelconque changement sur le visage de Mustafa, assis sagement derrière le comptoir. Peut-être sa barbe naissante de quelques jours, et son calme presque inhabituel. Je m'approche de lui pour le saluer, presque timidement de peur de le déranger dans sa lecture. Mais heureusement, son sourire généreux me rassure.

Avec Mustafa, nous n'avons jamais eu une vraie discussion. Juste les quelques banalités et plaisanteries échangés. D'habitude, je viens prendre un verre en solitaire derrière le bar, le temps pour moi d'observer les va-et–vient de la foule. Tandis que lui, il a l'habitude d'errer entre les tables, de fille en fille, dans l'espoir d'enrichir le journal de ses conquêtes. Etrangement, ce dimanche, Mustafa semble plus calme que d'habitude. Mais je ne dis rien. Ce ne doit pas tarder, me dis-je convaincu…

La belle Nathalie s'approche de moi avec le sourire qui vaut une salutation, et je demande sans tarder un café, c'est presque une convention entre nous deux. Mustafa, se tourne vers moi, les yeux rouges et interrogateurs :

-         Quoi ? Tu ne fais pas Ramadan ?

Je ne sais pas quoi lui répondre. Lui dire que je ne savais pas serait un mensonge. La veille, j'étais tombé via internet, non sans-amusement, sur un débat télévisé sur une chaîne arabe avec un thème "le commencement de ramadan" dans le monde occidental. Visiblement, les musulmans d'Europe et d'Amérique doivent d'adapter à des règles dites plus scientifiques en employant des calculs astronomiques, alors que ceux dans le pays font plus confiance aux bédouins du désert. Ces derniers proclament le début du mois sacré sur deux simples témoignages de la naissance de la neuvième pleine lune du calendrier lunaire.

-         Ah, c'est déjà Ramadan? Ai-je le culot de dire.

-         Bien sûr, depuis deux jours !

Visiblement, Mustafa applique le véritable calendrier musulman et se fiche mais éperdument des calculs "scientifiques" de l'Occident. Sans trop juger mon "péché", le jeune homme me dit que c'est son premier Ramadan en France. Et étrangement, cela nous a amené à avoir pour la première fois, une conversation sérieuse. Enfin presque, puis que c'est lui qui parlait le plus. Il avait une certaine nostalgie, certainement, me dis-je étonné de le voir si ouvert à mes questions.

Pour ce premier Ramadan en terre chrétienne, les choses ont dû vraiment être différentes. Non seulement la nourriture est interdite depuis le premier rayon du soleil de la journée, mais le musulman doit commencer son rituel par la prière et la lecture du Coran, une manière de se concentrer sur le taqwa, "la conscience intense de la présence de Dieu". Tel un poète, il se rappelle de ces jours à Damas, où le Coran retentit dans toutes les rues de la ville avant la naissance de l'Aube. Tout le monde prie avant le levé du jour, une véritable communion d'après lui. Je suis très surpris de voir le jeune libertin se transformer en véritable homme de religion. Il ne tarde pas de me citer un hadith du prophète : "celui qui jeûne au mois de Ramadan avec une foi sincère, peut espérer une récompense d'Allah. Tous ses péchés précédents lui seront pardonnés".

Je suis mal à l'aise quelque part car je n'ai jamais aimé le discours religieux, mais je reste. J'ai envie de le provoquer. Je sais que pendant Ramadan, tout est interdit : fumer, boire et bien sûr manger. Qu'en est-il des rapports sexuels, surtout quand ils ne sont pas "légitimes" ? Je sais que sur ce terrain en tout cas, Mustafa n'est certainement pas un bon musulman. Il sourit et me répond comme s'il s'attendait à ma question :

-         l'interdiction est valable entre l'aube et le coucher du soleil, entre les deux on a tous les droits.

Pendant Ramadan, à la fin de chaque jour, les musulmans se réunissent en famille pour casser le jeun "al iftar", le repas de soirée. Un moment solennel auquel tous les membres sont obligés d'assister. Les hommes, et seulement eux, ont le droit après de sortir rejoindre les copains, aller fumer un narghilé dans un café, aller dans un hammam strictement réservé aux hommes et pourquoi pas sortir draguer dans le quartier chrétien, Bab Thomas.

-         Et l'alcool ? demande-je sans innocence, je sais que le jeune homme est presque alcoolique quand il s'agit de charmer les filles.

-         Jamais au mois de ramadan, me dit-il sans hésiter.

-         Mais le sexe oui ?

-         Ce n'est pas pareil, Dieu, n'a pas interdit le sexe aux hommes.

-         Même hors mariage ?

Il semble réfléchir et puis souriant, il s'approche de moi comme pour m'instruire :

-         Tu connais les femmes toi ? Il faut juste savoir les prendre par le bon endroit.

Je reste de marbre, presque choqué. Le jeune homme pense que je ne comprends pas. Il enfonce le clou :

-         Il ne faut pas les prendre par là où elles peuvent tomber enceintes, c'est tout.

Soit. J'ai envie de savoir plus. Je n'ai pas peur :

-         Et tuer pendant Ramadan, c'est permis ?

Il sait que je parle de l'Irak où les attentats n'ont pas cessé, y compris au mois de Ramadan, tuant ainsi des musulmans innocents par des musulmans. Mustafa me dit qu'il condamne la violence et je suis rassuré, mais il ne veut pas parler politique. Il sort son portable en s'excusant. Il doit appeler un ami. Je le regarde s'éloigner. Je paye mon café à Nathalie qui me fait un clin d'œil, presque complice. Je m'en vais faire mon marché. Non je ne fais pas Ramadan. Je ne l'ai jamais fais. Je ne le ferai jamais… J'ai envie de crier que je suis fier d'être arabe et laïque.