20.01.2007
Au nom de quel Dieu tue-t-on ?
Bien sûr, je condamne les attentats, tous les attentats peu importe la nature de la victime. C'est pour moi un acte de lâcheté, et cela n'a rien à voir avec une quelconque résistance présumée légitime contre l'ennemi. Et si en plus il s'agit de poser la mort au pied d'un nourrisson, je trouve franchement que ça dépasse les bornes. Mais que font les Cheikh des Mosquées pour dire que cela ne peut pas être béni et accepté par un Dieu !!!
Tenez cette histoire de mon adolescence. J'avais 16 ou 17 ans, je crois. C'était à Damas, juste avant mon bac. J'avais un ami (un de mes meilleurs amis de l'époque) qui était amoureux de sa voisine, d'une confession religieuse différente de la sienne. L'amour impossible quoi, surtout dans la configuration des années 80 en Syrie. Confronté au refus des deux familles de voir naître un tel amour, mon pauvre ami a fini par se pendre et de mettre fin à ses jours. Inutile de vous dire combien cela m'avait traumatisé.
Mais ce qui m'a choqué le plus, c'est qui a suivi les jours d'après. Mon ami n'avait simplement pas eu droit à des funérailles, il a été enterré dans la stricte intimité secrète. C'était comme si on avait honte de sa mort. Furieux, j'ai demandé à son père, un Cheikh de la Mosquée du quartier de surcroît, pour quelle raison mon ami n'avait pas eu droit à un véritable deuil ? Sa réponse fut sans équivoque : "nul à part dieu n'a le droit d'ôter la vie humaine à un être humain. Mon fils a commis un crime en se supprimant lui-même !".
C'est très dur comme acte, je crois, surtout de la part d'un père profondément attristé par la mort de son fils cadet. Mais voilà, vingt ans après, ces mots me reviennent comme par illumination. Même si je le pensais et je le disais à maintes reprises en condamnant les attentats suicides, retrouver ce souvenir douloureux me donne envie de faire à nouveau un cri de colère, un autre coup de gueule quoi !
Je pense qu'à part si on est sur un champ de bataille et face à face, (et encore, je suis contre les guerres), personne n'a le droit de tuer. Je ne suis pas croyant, mais même si je l'étais, je dirais que la chose est simple à défendre. C'est même une évidence, de quel droit un homme a-t-il le droit de tuer ? Un croyant à la fervente foi ne peut-il pas se poser cette question, aussi simplement ? D'autant plus, les textes de la religion musulmane le dit clairement et textuellement : TU NE TUERAS POINT. Alors, ces kamikazes ou poseurs de bombes, comment peuvent-ils justifier leur acte au nom d'un Dieu censé être celui du pardon ! Comment un homme croyant peut-il se substituer à Dieu pour décider à sa place de prendre ou pas prendre la vie d'un autre homme ? C'est peut-être naïf de ma part, mais surtout je dirais que c'est trivial même, il suffit d'y songer…
D'après les dires du père de Fateh (le prénom de mon défunt ami), tous ceux qui commettent ces attentats ne sont que des hérétiques et ne peuvent en aucun cas se réclamer de Dieu. Ils sont des criminels. Aucun Dieu ne pourra tolérer par exemple de tuer 50 Irakiens par jours au nom de la résistance contre l'Amérique. Je signale qu'en 4 ans, il y a eu 3000 Américains militaires morts en Irak. Faites le calcul et vous verrez que cette guerre soit disant sainte contre la présence américaine n'est dirigée que contre les Irakiens eux même, civils de surcroît… quelle tristesse !
Enfin, je crois surtout que les hommes de la religion ont une véritable responsabilité pour condamner toute action de violence contre les civils et de cette manière aussi lâche. Je connais le Monde Arabe bien, puisque je suis arabe moi-même. J'ai le regret de dire que je n'ai jamais entendu dans les discours religieux du vendredi par exemple (des hauts des minarets) une condamnation des attentats suicides. Je ne dis pas que les minarets appellent à la haine, non. Mais je trouve indispensable de ne pas fermer les yeux, les oreilles et surtout la bouche. Il faut que le Imams des mosquées du Monde Arabe puissent jouer un rôle dans la pacification des esprits en condamnant la tuerie sauvage et gratuite.
Je sais que je risque d'attirer la critique de certains lecteurs, mais en disant cela, je ne me déclare pas pour autant favorable à la politique américaine ou israélienne par exemple. Loin de là, mais je suis convaincu que le terrorisme, le fanatisme et la haine aveugle ne résoudront jamais les problèmes, encore moins ceux du Monde Arabe. Il est temps que les hommes cessent de s'entretuer. Nous avons ce qu'il y a de plus précieux sur terre : la vie. Alors, place aux consciences et aux verbes au lieu des mains et des armes…
23:35 Publié dans Tribune | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : moyen-orient, israel, liban, paix, iran, france, paris
21.10.2006
L'instrus
Je savais que c'était un bar où les habitués sont en majorité des africains, mais dès que j'y ai mis le pied, le contraste m'avais presque surpris. Le bar était dans un tel état de délabrement qu'on se croirait plutôt dans un refuge de sans papiers ou de SDF. La fumée de cigarettes remplissait l'endroit, tout comme les mégots parsemés sur le sol noirci. Rien ne prêtait, à première vue, à mon envie de discuter ce soir. Les clients se connaissaient trop pour lever leur regard à ma personne, l'intrus dans leur monde…
Et dire que c'était la journée de la misère ! Mon premier sentiment fût celui de la honte et non pas de la timidité. Me voilà dans ce lieu en cette journée dédiée à la pauvreté, celle de la soi-disant "mobilisation" contre la famine dans le monde. Je m'évade pendant que la patronne chinoise me verse ma première pression. Oui, on a bien fait de consacrer une journée à ce fléau qui ronge l'humanité, me dis-je tout bas comme pour rassurer ma conscience. Et alors ? Quoi de plus noble que s'arrêter pour réfléchir, une fois par an au moins, sur cette violation effarante des droits de l'homme qu'est la misère. Chercher à toucher nos cœurs d'égoïstes ainsi que nos consciences aveuglées. A ce moment-là, j'ai eu la pensé que les êtres humains sont à l'instar de l'eau, de la terre et la nature, des biens communs à tout le monde. Personne n'a le droit de les abîmer. N'est-ce pas ?
Je regarde autour de moi, pendant que je sirote ma bière toute fraîche. Je suis en train de refaire le monde, alors qu'autour de moi, je constate une véritable exclusion de ces hommes laissés à leur sort, sans travail ni domicile. Je suis frappé par la dévalorisation qui atteint ces êtres, jusqu'à leur enlever leur dignité et les maintenir dans un état de délabrement humain.
Je capte le regard d'un jeune black qui s'empresse de me demander une cigarette en faisant un signe à la main. Je réponds que je ne fume pas. Ça aussi, c'est un luxe dont j'ai presque honte. Il me demande si je suis marocain, avec un accent et difficulté de composer une phrase correcte en français. Je hoche la tête, en me forçant de sourire. Je me trouve hypocrite en souriant, et je ne sais pourquoi. Visiblement, il a envie de parler. Que demande-je de mieux ? Moi qui suis sorti dans l'espoir de "communiquer" avec quelqu'un…
Je peine de comprendre ce qu'il dit, et après m'avoir redit cinq fois, qu'il venait du Sénégal, il me demande ce que je fais dans la vie. Directement, alors que je ne le connaissais pas. Je ne sais quoi lui répondre. Je réfléchis quelques instants avant de lui dire : J'écris. Son sourire me laisse voir ses dent blanches dispersées d'une manière déforme. Je venais de lui raconter une plaisanterie, à voir sa réaction. Il me demande ce que j'écris. Des articles sur internet entre autres, opte-je pour simplifier. C'est quoi ? Me demande-t-il. Assurément, il n'a jamais entendu parler d'Internet, on est en 2006. Quelle injustice ! Il me regarde en attendant une réponse. Je change de stratégie pour me faire comprendre. J'écris des histoires ! J'aurais dû lui dire que j'étais comptable, ouvrier ou vendeur. Pourquoi m'embarquer dans ce chemin périlleux ! Un silence s'ensuite, pendant que mon voisin s'ironisait sur ma réponse amusante. Je me sens obligé, presque, de lui renvoyer la question. Et toi ? A nouveau le sourire, timide mais franc. Moi, je sais tout faire pour gagner de l'argent, me dit avec fierté. Je regarde ses mains et j'imagine qu'il est ouvrier dans des chantiers, travailleur au noir peut-être ! Je ne sais pas écrire, me dit-il avec un fond de regret. Si je savais que c'était un métier et que ça pouvait rapporter de l'argent, je l'aurais appris plutôt ! Tente-il de me dire avec son accent, mais j'ai tout compris. Je suis abasourdi de sa jolie phrase. J'ai encore plus honte, planté dans son territoire. Effectivement, j'aurais dû dire les choses autrement. Sa dernière phrase m'a bouleversé. De nos jours, la misère la plus injuste après la famine c'est de ne pas savoir écrire. C'est plutôt un crime. Peu importe les raisons qui l'ont amené à traverser la méditerranée pour venir en France, et peu importe son statut, voilà le drame de ce jeune : se trouver analphabète, dans une civilisation bâtie sur des chiffres et des lettres. Autant dire imputé !
23:40 Publié dans Tribune | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, arabe, moy-orient, politique, royal, france, liban
25.09.2006
Ramadan, sexe et autres péchés capitaux
Je ne sais pas si c'est mon absence prolongé, mais dès mon entrée dans le café, j'ai remarqué un quelconque changement sur le visage de Mustafa, assis sagement derrière le comptoir. Peut-être sa barbe naissante de quelques jours, et son calme presque inhabituel. Je m'approche de lui pour le saluer, presque timidement de peur de le déranger dans sa lecture. Mais heureusement, son sourire généreux me rassure.
Avec Mustafa, nous n'avons jamais eu une vraie discussion. Juste les quelques banalités et plaisanteries échangés. D'habitude, je viens prendre un verre en solitaire derrière le bar, le temps pour moi d'observer les va-et–vient de la foule. Tandis que lui, il a l'habitude d'errer entre les tables, de fille en fille, dans l'espoir d'enrichir le journal de ses conquêtes. Etrangement, ce dimanche, Mustafa semble plus calme que d'habitude. Mais je ne dis rien. Ce ne doit pas tarder, me dis-je convaincu…
La belle Nathalie s'approche de moi avec le sourire qui vaut une salutation, et je demande sans tarder un café, c'est presque une convention entre nous deux. Mustafa, se tourne vers moi, les yeux rouges et interrogateurs :
- Quoi ? Tu ne fais pas Ramadan ?
Je ne sais pas quoi lui répondre. Lui dire que je ne savais pas serait un mensonge. La veille, j'étais tombé via internet, non sans-amusement, sur un débat télévisé sur une chaîne arabe avec un thème "le commencement de ramadan" dans le monde occidental. Visiblement, les musulmans d'Europe et d'Amérique doivent d'adapter à des règles dites plus scientifiques en employant des calculs astronomiques, alors que ceux dans le pays font plus confiance aux bédouins du désert. Ces derniers proclament le début du mois sacré sur deux simples témoignages de la naissance de la neuvième pleine lune du calendrier lunaire.
- Ah, c'est déjà Ramadan? Ai-je le culot de dire.
- Bien sûr, depuis deux jours !
Visiblement, Mustafa applique le véritable calendrier musulman et se fiche mais éperdument des calculs "scientifiques" de l'Occident. Sans trop juger mon "péché", le jeune homme me dit que c'est son premier Ramadan en France. Et étrangement, cela nous a amené à avoir pour la première fois, une conversation sérieuse. Enfin presque, puis que c'est lui qui parlait le plus. Il avait une certaine nostalgie, certainement, me dis-je étonné de le voir si ouvert à mes questions.
Pour ce premier Ramadan en terre chrétienne, les choses ont dû vraiment être différentes. Non seulement la nourriture est interdite depuis le premier rayon du soleil de la journée, mais le musulman doit commencer son rituel par la prière et la lecture du Coran, une manière de se concentrer sur le taqwa, "la conscience intense de la présence de Dieu". Tel un poète, il se rappelle de ces jours à Damas, où le Coran retentit dans toutes les rues de la ville avant la naissance de l'Aube. Tout le monde prie avant le levé du jour, une véritable communion d'après lui. Je suis très surpris de voir le jeune libertin se transformer en véritable homme de religion. Il ne tarde pas de me citer un hadith du prophète : "celui qui jeûne au mois de Ramadan avec une foi sincère, peut espérer une récompense d'Allah. Tous ses péchés précédents lui seront pardonnés".
Je suis mal à l'aise quelque part car je n'ai jamais aimé le discours religieux, mais je reste. J'ai envie de le provoquer. Je sais que pendant Ramadan, tout est interdit : fumer, boire et bien sûr manger. Qu'en est-il des rapports sexuels, surtout quand ils ne sont pas "légitimes" ? Je sais que sur ce terrain en tout cas, Mustafa n'est certainement pas un bon musulman. Il sourit et me répond comme s'il s'attendait à ma question :
- l'interdiction est valable entre l'aube et le coucher du soleil, entre les deux on a tous les droits.
Pendant Ramadan, à la fin de chaque jour, les musulmans se réunissent en famille pour casser le jeun "al iftar", le repas de soirée. Un moment solennel auquel tous les membres sont obligés d'assister. Les hommes, et seulement eux, ont le droit après de sortir rejoindre les copains, aller fumer un narghilé dans un café, aller dans un hammam strictement réservé aux hommes et pourquoi pas sortir draguer dans le quartier chrétien, Bab Thomas.
- Et l'alcool ? demande-je sans innocence, je sais que le jeune homme est presque alcoolique quand il s'agit de charmer les filles.
- Jamais au mois de ramadan, me dit-il sans hésiter.
- Mais le sexe oui ?
- Ce n'est pas pareil, Dieu, n'a pas interdit le sexe aux hommes.
- Même hors mariage ?
Il semble réfléchir et puis souriant, il s'approche de moi comme pour m'instruire :
- Tu connais les femmes toi ? Il faut juste savoir les prendre par le bon endroit.
Je reste de marbre, presque choqué. Le jeune homme pense que je ne comprends pas. Il enfonce le clou :
- Il ne faut pas les prendre par là où elles peuvent tomber enceintes, c'est tout.
Soit. J'ai envie de savoir plus. Je n'ai pas peur :
- Et tuer pendant Ramadan, c'est permis ?
Il sait que je parle de l'Irak où les attentats n'ont pas cessé, y compris au mois de Ramadan, tuant ainsi des musulmans innocents par des musulmans. Mustafa me dit qu'il condamne la violence et je suis rassuré, mais il ne veut pas parler politique. Il sort son portable en s'excusant. Il doit appeler un ami. Je le regarde s'éloigner. Je paye mon café à Nathalie qui me fait un clin d'œil, presque complice. Je m'en vais faire mon marché. Non je ne fais pas Ramadan. Je ne l'ai jamais fais. Je ne le ferai jamais… J'ai envie de crier que je suis fier d'être arabe et laïque.
23:45 Publié dans Tribune | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : ramadan, sexualité, moyen-orient, politique, culture, cuisine, écriture


